IRAK : Appel de Georges Cassmoussa, ancien archevêque de Mossoul

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LA FIN DU CHRISTIANISME EN IRAK ?

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©AED/ACN

Les évènements se précipitent à Mossoul, se dramatisent à l’extrême pour les chrétiens de la Plaine de Ninive. Revenant d’une réunion extraordinaire des Patriarches Catholiques et Orthodoxes du Moyen Orient à Diman, ce matin du 7 août 2014, c’est avec beaucoup de consternation, d’indignation, que je vous fais part des évènements qui bouleversent l’histoire et la géographie des chrétiens d’Irak.

 Les troupes kurdes se retirent

Dans la nuit du 6 au 7 août, les troupes kurdes qui défendaient les villes chrétiennes de la Plaine de Ninive, laissées à elles-mêmes sans soutien aérien, se retirent sous la pression des forces djihadistes islamistes de Daesh (nom arabe de l’État islamique en Irak et au Levant – EIIIL – ISIS en anglais), laissant à leur sort des milliers de familles chrétiennes. Dans la matinée de la fête de la Transfiguration (6 août), les tirs djihadistes avaient déjà fait trois victimes à Qaraqoche : une jeune fille et deux enfants. Telkeif, autre ville chrétienne aux portes nord de Mossoul, avait donné son premier martyr, tué par les mortiers de Daesh. L’exode des chrétiens avait déjà commencé par groupes de familles depuis deux jours, et toujours vers le Kurdistan pacifique.

Chercher refuge au Kurdistan

Les bombardements adverses ont continué pendant la nuit. Des obus tombent à l’intérieur même de la ville. Vers 1h30 à l’aube du 7 août, les gens pressent l’évêque, Mgr Petros Mouche à quitter la ville, lui qui avait juré de rester en bon Pasteur, en veilleur éveillé. Voyant qu’il exposait ses gardes, il a pris contact directement avec le général kurde des Peshmarga (soldats kurdes). Celui-ci lui dit: “Nos troupes vont se retirer, la ville est en danger, prenez vos précautions”. Il a compris qu’il fallait évacuer. Les 20 prêtres de la ville qui avaient résisté au premier exode du 25 juin ont fait de même. Jusqu’à l’aube, les 50 000 habitants de la plus grande ville chrétienne de la Plaine de Ninive quittent précipitamment. Peu après, la ville, censée être la “forteresse sacro-sainte” de la chrétienté de Ninive, tombait aux mains de Daesh (EIIL). Se mêlant aux chrétiens de Bartelli, de Karamless, autres grands centres chrétiens de la Plaine, ils se sont vus bloqués à l’entrée d’Erbil, la porte du Kurdistan pendant des heures. Certains ne purent y entrer que vers midi. Aux portes de Duhok, ville du Kurdistan située à 50 km au Nord de Mossoul, d’autres milliers de refugiés viennent des villes chrétiennes de Telkeif, Telleskof, Batnaya, Baqofa, Charafya et même Alqosh au pied de la montagne. Pris par la même panique, leurs villes tombées ou pas encore, ils cherchaient refuge au Kurdistan.

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Dormir à la belle étoile

Mgr Bashar, évêque d’Erbil, Mgr Rabban, évêque de Duhok font de leur mieux pour organiser l’accueil, mais cette fois-ci le nombre des réfugiés a quadruplé. À part quelques privilégiés qui ont des parents ou des connaissances, la majorité occupe les salles paroissiales, les cloitres des églises, les parcs ou jardins publics. La petite ville chrétienne d’Ankawa est débordée. Le comité d’accueil lance un appel aux familles d’Ankawa d’apporter matelas, draps, nourriture, eau, en attendant deux camps que l’ONU, avec la collaboration des églises, allait construire à Akawa et Duhok. Alors que je téléphonais à 18h, beaucoup de familles allaient dormir à la belle étoile. Avaient-elles le strict nécessaire humain ? Une vraie tragédie! Quel désastre!

Exil vers la Turquie

Une catastrophe humaine et culturelle : perte de maisons et de biens, perte d’espoir du retour et perte de cet espace vital géographique et historique dont bénéficiaient les chrétiens dans cette plaine de Ninive qui constitue leur patrie bien avant l’arrivée de l’islam. Ils risquent de disparaitre d’Assyrie, peut-être même d’Iraq, accablés par cette perte jamais vue dans leur histoire, perpétrée déjà plus d’une fois et si tragiquement pour la deuxième fois en deux mois; aux aguets des enlèvements, des assassinats, des vexations, des discriminations depuis 2003 et même avant. Ils subissent maintenant la persécution sophistiquée de Daesh (EIIL). Déjà des centaines de familles prennent le chemin de l’exil via la Turquie pour s’inscrire aux bureaux d’émigration de l’ONU, pour chercher ces piliers d’une vie humaine digne: la sécurité ou la paix, la liberté, les droits et le respect. Quand votre propre pays ne vous les fournit pas, vous allez les chercher ailleurs!

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“Vous devez affronter votre propre sort vous-mêmes”

Mossoul, Qaraqosh, Bartella, Karamless, Bashiqa, Telkeif, Alqosh, Talleskof, Batnaya et toutes les villes chrétiennes de la Plaine de Ninive deviennent donc des villes vides. Cela concerne environ 150 000 habitants. Les églises vides dominent les maisons et veillent sur elles. Pour combien de temps encore garderont-elles leurs croix? Est-il vrai que leurs cloches centenaires ne sonneront plus, que leurs coupoles ne rendront plus l’écho des psaumes et des mélodies des chorales? Ces précieuses sculptures, anciennes et nouvelles, ces croix incrustées dans la pierre, ces écritures syriaques ciselées dans le marbre, est-il imaginable qu’elles soient profanées ou abimées par des barbares?

Serait-ce la dislocation finale de la Chrétienté irakienne? Entre notre tragédie de 2014 et celles des chrétiens du Sud de la Turquie de 1914-1915 y aurait-il quelque lien? Serait-ce si banal aux yeux de la Communauté internationale de perdre nos maisons, nos champs, nos 50 églises. De perdre celle de Mossoul, la plus grande de l’Iraq et peut-être du Moyen-Orient. De perdre celles des autres villes de la Plaine, construites avec la sueur de nos pères ; de perdre nos monastères, les plus beaux et les plus précieux spécimens de l’art chrétien en Iraq ; de perdre nos institutions, nos orphelinats et nos écoles, nos établissements culturels, nos bibliothèques avec leurs manuscrits, les cimetières de nos parents et de nos 300 jeunes morts pour la patrie, notre histoire chrétienne deux fois millénaire ? Nous ne sommes qu’au début de ce qui sera le calvaire des chrétiens du XXIème siècle. Au su et au vu de TOUT le monde. “Vous devez affronter votre propre sort vous-mêmes” nous disait un diplomate américain, dans le sanctuaire même de décision de la plus grande puissance du monde. Je sentais qu’il parlait comme Pilate qui se lavait les mains du sang du Juste!

Un vibrant appel à tous

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C’est avec cette amertume d’un peuple blessé dans sa dignité, déchiré dans son identité, voué à l’errance, laissé pour compte, trahi par ceux qu’il ne peut pas nommer parmi ses propres citoyens et voisins et par ceux de qui il attendait un secours, désertant maisons, villes et biens devant cette marée noire des djihadistes islamistes du soi-disant État Islamique (EIIL) pour rester fidèles à leur foi en Jésus-Christ et à leurs principes humains et chrétiens et c’est avec tout cela à l’esprit que je renouvelle mon appel, autrement plus angoissant cette-fois-ci et plus pressant:

Au nom des Droits de l’Homme; au nom des femmes, des enfants, des malades, des refugiés chrétiens de Qaraqosh et de toute la Plaine de Ninive, chassés de leurs maisons et de leurs villes; abandonnés comme des vagabonds, sans logis, sans couverture ; au nom de l’enfance privée de sourire et de jeux, au nom de l’adolescence et de la jeunesse privée d’école ou d’université, et vouée aux routes du monde ; au nom de la solidarité humaine internationale. C’est un vibrant et pressant appel que nous lançons à la Communauté Internationale, aux gouvernements arabo-musulmans et aux leaders d’opinion, au Secrétaire de l’ONU, aux Instances religieuses islamiques, au Parlement européen, au Conseil Œcuménique des Églises, au Saint-Siège, au Tribunal pénal international:

  • Pour prendre la défense des minorités religieuses et ethniques en Irak, notamment des chrétiens menacés d’extermination ou voués au départ. Nous faisons appel aux instances internationales. C’est une persécution directe et ouverte de la part des djihadistes (EIIL). Ceux-ci menacent non seulement les chrétiens, en tant que groupe social, mais aussi la civilisation, le patrimoine culturel, artistique et historique de l’Irak.
  • Pour venir en aide matérielle aux déplacés et pour qu’ils soient accueillis et logés dignement. Et que justice leur soit rendue.
  • Que les États ou instances qui soutiennent les groupes djihadistes logistiquement, matériellement ou par la fourniture d’armes, retirent leur assistance. Car le résultat de tels gestes est plus de violence et de discrimination religieuse dans le monde, plus d’oppression pour les pauvres et les minorités, et l’extinction du pluralisme religieux et ethnique, dont les premières victimes sont les chrétiens.Beyrouth 7.8. 2014

Georges Casmoussa, Auxiliaire Patriarcal Syriaque Catholique. Ancien archevêque de Mossoul

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